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"Chaque être humain a en lui une part innée de créativité...Mon objectif pédagogique a toujours consisté à dépister et à révéler ce créateur qui sommeille en chacun de nous" Carl ORFF

Carl Orff compositeur

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"Carmina Burana" de Jacques Prévert
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"Carmina Burana" de Jacques Prévert

Ø  Mise en ligne du poème réalisée grâce à  l’aimable autorisation de « Fatras / Succession Jacques Prévert ». « Carmina Burana », dans le recueil « Choses et Autres » de Jacques Prévert  ©Fatras / Succession Jacques Prévert , tous droits numériques réservés

Ø  Les notes de bas de page de même que celles de Danielle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster, reproduites après le poème, sont extraites de l’ouvrage « Jacques Prévert, Œuvres complètes » Tome 2, Collection « la Pléiade » éditions Gallimard 1996 ISBN  2-07-011512-7,  pages 265 à 270 pour le poème; pages 1157 et 1158 pour les notes.

Celles-ci sont mises en ligne avec l’aimable autorisation des auteurs ainsi que celle des ©Editions Gallimard. Tous les droits d’auteur de ce texte sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de celui-ci autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

 

 

CARMINA BURANA

Pour Carl Orff.


La musique voyage
comme la peinture les cigognes
les émigrants[1]
comme les nouvelles des journaux
arrachées aux passants
par le vent
et qui s'en vont vieillir
instantanément
dans les poubelles du temps
du temps qui voyage
emporté par le vent
le vent qui voyage
déporté par le temps

Carmina Burana

La musique voyage
s'en va
revient
La musique c'est le soleil du silence
qui jamais ne se tait tout à fait
du silence qui chante
ou grince en images
dans l'aimoir
ou la mémoire des gens

Carmina Burana

Mais parfois la musique reste là
inécoutée
déjouée
alors s'en va très vite
mais revient de loin tout doucement
carminée
burinée
et ceux qui faisaient la petite bouche
il n'y a pas si loin longtemps
font la grande oreille maintenant

Carmina Burana

Sac
ressac
La musique comme la mer
ne se soucie guère
du calendrier des concerts
ou des marées
les ouïes des poissons
se mêlent aux ouïes des violons
Et le cuivre le bois le nickel
la peau d'âne ou le crin de cheval
s'entendent comme larrons en foire

Carmina Burana

Chansons à boire
à rire et à pleurer

Vacarmina Buravina

La musique est enfermée
dans une caisse
Ils tapent de toutes leurs forces et sans cesse
et elle sort libérée
presque tout à fait gaie
Dès maintenant c'est encore autrefois
ou ailleurs
C'est en même temps la musique d'aujourd'hui
de partout comme de par ici
Percussion
bifurcation
voix du cœur muées soudain en voix de tête
sous la baguette de l'aiguilleur

Carmina Burana

Fête
C'est l'abbaye de Benediktbeuren[2]
ouvrant ses portes à la joie de Harlem

Carmina Burana

C'est du latin cockney de White Chapel
ou de Piccadilly
Du javanais de l'arloguem du louchebem[3]
de la chapelle dans de dix-huitième à Paris

Sang dessus
sang dessous
gens de tout acabit
en latin turbulent
en allemand monastique
chantent la joie de boire
la bière de Bavière
et le vin de Bacchus dans les vignes du seigneur[4]

Carmina Burana

Un ivrogne a roulé sous la table
l'orchestre de sa tête
s'est arrêté tout net

Carmina Burana

Tempo de tous les temps
Frontières effacées sur les atlas des sons
sur les cartes à jouer les plus vieilles chansons
Musique à deux trois quatre
ou douze et autres temps
Musique à haute et intelligibles voix
mais hors des quatre dimensions des casiers à musique
Musique a capella
hors de toutes les chapelles
Musique jamais sévère
mais toujours grave et belle

Carmina Burana

Nom des sons
Sons des noms
Un diable rouge
mais fort instruit
très cultivé
soudain sort de la boîte à savoir
du mélomane mal à l'aise
qui ne sait plus où il en est
avec cette musique hors de sa portée
Voix d'autres pays
voix d'autres siècles
oubliés dispersés
retrouvées réunies

Carmina Burana

Chœurs de voix rêveuses heureuses amoureuses
Chœurs de l'amour courtois
et un beau jour ravi
volé le lendemain
légiféré dénaturé montré du doigt

Carmina Burana

Mais l'amour de la musique
mène toujours à la musique de l'amour
et quand la musique est celle du malheur
si grande si belle soit-elle
en sourdine on entend toujours
au grand air
le grand air de l'amour

Carmina Burana

Le malheur frappe trois coups
les portes des prisons des palais et des temples
les rideaux d'opéra comme ceux de tragédie
s'ouvrent grands devant lui
Mais il tient toujours le même rôle
c'est toujours le vieil enfant de la mort
applaudi avec frénésie
et jamais la fausse barbe de Faust
ne le vieillit ni ne le rajeunit

Carmina Burana

La porte se ferme et le rideau retombe
La musique se tait
et la lumière aussi
Alors au petit bonheur
chacun rentre chez lui

Carmina Burana

Le bonheur lui
n'a aucun rôle à jouer dans l'histoire de la vie
comme un enfant moqué meurtri mais ébloui
sûr de lui comme de sa bonne étoile
malgré tout il chante et sourit

Carmina Burana

« Si tu veux être heureux sois-le! »
dit un vieux proverbe chinois

Carmina Burana

Ce vieux proverbe
parfois la musique l'entend
et le dit et le joue et le chante
merveilleusement

simplement.

Jacques Prévert



Notes à propos du poème : «  CARMINA BURANA » de Jacques PREVERT réalisées par Danièle CASIGLIA-LASTER et Arnaud LASTER.

 

« JACQUES PREVERT, OEUVRES COMPLETES » Tome 2, Collection « la Pléiade » éditions Gallimard 1996 ISBN  2-07-011512-7,  pages 1157 et 1158

 

« C’est grâce au peintre autrichien Lucas Suppin[5], rencontré à la Colombe d’Or de Saint Paul de Vence en 1953, que Prévert aurait entendu pour la première fois les Carmina Burana de Carl Orff, dont Suppin avait apporté un enregistrement sur disque. Un peu plus tard, Lucas Suppin organisera une rencontre à Paris entre le poète et le musicien. Carl Orff dédicacera à Prévert le programme d’Oedipus le tyran, représenté à Paris le 24 avril 1963. Une lettre du mois suivant témoigne que le compositeur s’est rendu chez le poète à ce moment là : « Mon très cher Jacques Prévert, / Le temps passé chez vous est parmi le plus beau de notre court séjour à Paris et nous vous en remercions beaucoup. Le succès de la représentation de Oedipus était, comme je le pense, très grand chez le public. De la presse je n’avais pas encore aucune écho. Je vous prie de me dire sincèrement ce qu’était votre impression, je tiendrais beaucoup à cela. / Sous peu je vous fais envoyer quelques disques dont nous avons parlé. De ma femme* et de moi les plus les plus affectueux et chaleureux messages. Votre / CARL ORFF. / * qui s’excuse de maltraiter ainsi votre belle langue française. »

Immédiatement sensible à la splendeur instrumentale (glockenspiels, xylophone, grandes et petites cymbales, timbales, percussions de toutes sortes) à la séduction rythmique et à l’invention mélodique des Carmina Burana de Carl Orff, Prévert a tenu à s’en faire traduire les poèmes, rédigés en Latin et en moyen-haut-allemand par des poètes vagabonds des XIIe et XIIIe siècles (ménestrels, troubadours, moines défroqués ou non, étudiants errants), avant de composer son propre texte. Il s’accorde tout naturellement avec la thématique qui parcourt ces chants , enchâssés dans une invocation à la fortune changeante, symbolisée par la roue du Destin, et organisés en trois grandes suites : la première, qui célèbre le printemps, le désir amoureux, la forêt reverdissante; la deuxième, située dans une taverne, où se donnent libre cours à la révolte, la plaisanterie, préférée à l’esprit de sérieux, et la recherche du plaisir dans l’indifférence du salut, mais aussi la nostalgie du cygne tournant sur la broche, l’ivresse d’un abbé gouvernant son couvent avec ses compagnons de beuverie, l’apologie de la boisson ; la troisième, où s’épanouit l’amour courtois, avec ses joies et ses tourments, jusqu’au don de soi, salué par un hymne à la beauté et à la générosité de l’amour, lumière du monde.

Le présent texte servit de préface à une édition de luxe de l’œuvre, parue en 1965 à Stuttgart chez H.A.P Grieshaber / Manuspresse, et tirée à 200 exemplaires. La table de l’édition de 1972 de Choses et autres rappelle le sous-titre des Carmina Burana d’Orff : « Cantiones profanae cantoribus et choris cantandae comitantibus instrumentis atque imaginibus magicis » (« chants profanes destinés à des chanteurs et à des chœurs  accompagnés d’instruments et d’images magiques »), et leur date de composition : 1936.

Remarquons aussi que Carl Orff (1895-1982), après avoir abordé la féerie avec Der Mond, ein kleines welttheater (« La Lune, un petit théâtre du monde », 1939), et composé dans une veine truculente DieKluge, die Geschichte von dem König und der klugen Frau (« L’Avisée, l’histoire du Roi et de la femme avisée », 1943), s’inspira en 1947 d’un épisode de l’histoire médiévale bavaroise qui raconte le tragique amour réciproque et contrarié de la fille d’un bourgeois et de l’héritier du trône, pour Die Bernauerin (connu en français sous le titre de « Agnès Bernauer »). Or en 1961, Prévert adapta le même sujet pour un de ses sketches du film de Michel Boisrond, Les Amours célèbres.

 



[1] Reprise d’un thème exposé  dans « Autrefois », texte d’ouverture au recueil des chansons de Christiane Verger sur des paroles de Prévert : Tour de Chant (1953), voir pages 795-797

[2] C’est à ce couvent, situé près du Kochelsee et où l’on retrouva  en 1803 un manuscrit anonyme qui conservait leur texte, que les  Carmina Burana  doivent leur nom.

[3] Alors que le javanais aurait plutôt été utilisé à l’origine par les prostituées et les voyous, le louchébem (ou loucherbem) fut un argot pratiqué par les bouchers, qui consistait à substituer un l à la première lettre de chaque mot, et à reporter la lettre remplacée à la fin du mot devant un suffixe qui pouvait être –ème, -oc, -muche, etc. Dans un louchébem approximatif, l’arloguem pourrait désigner l’argot.

[4] La partie centrale des Carmina Burana s’intitule « In taberna » (« A la taverne ») et comporte une exubérante chanson à boire dont le morceau de bravoure est une énumération, incessamment relancée par le verbe qui définit leur activité (bibit) des innombrables buveurs de toutes conditions et « de tout acabit » (comme dit Prévert) : chevalier, curé, fou, sage, pauvre, malade, banni, enfant, aïeule, etc.

[5]   Voir le texte consacré à ce peintre page 555

 

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